Lesbos, impasse migratoire (29)

Du 10 Décembre 2019 au 11 Janvier 2020

Après une nuit de bateau sur la mer Égée, nous débarquons aux environs de 5 heures du matin dans le port de Mytilène, sur l’île de Lesvos. Le réveil est difficile et il fait encore nuit alors nous passons le temps en jouant aux cartes dans le petit café du port, drôlement fréquenté malgré l’heure matinale. Dès que la lumière du soleil pointe le bout de son nez, nous prenons la route vers notre futur et éphémère lieu de vie.

Il s’agit d’une petite maisonnette en pierre perdue au milieu d’un champ d’oliviers, au bord d’une très jolie baie, la baie de Gera. Ama, une américaine de 64 ans, a élu domicile ici depuis 14 ans. Comme elle part passer les fêtes en famille aux USA, nous allons garder sa maison, ses quatre poules et ses quatre chats pendant un mois. Nous partageons son quotidien pendant seulement trois jours avant qu’elle ne s’envole pour les States.

La maisonnette dans les oliviers du golfe de Gera
Les 4 (puis 3) poules grâce auxquelles on a pu vivre sous ce toit

Lesvos était une île connue plutôt pour ses paysages, son huile d’olive (40% de la surface de l’île est couverte par des oliviers !), ses petits villages, sa forêt pétrifiée ou ses sites archéologiques. Mais depuis 2015, c’est l’arrivée en masse de personnes réfugiées provenant principalement des pays plus à l’est qui est devenue sa caractéristique la plus médiatisée.

Un volontariat qui nous change du wwoofing

Et depuis 2015, la situation ne va pas en s’améliorant… quand nous étions sur l’île, il y avait plus de 20 000 réfugiés avec plus de 3558 personnes arrivées rien que pour le mois de décembre 2019. Les nouveaux arrivants viennent progressivement s’installer dans des tentes autour du camp de Moria, un ancien camp militaire qui est déjà saturé. Ils entament ensuite une longue procédure de demande d’asile qui dure plusieurs mois, ou même plus d’un an.

Avant d’arriver sur l’île, nous étions entrés en contact avec une association s’occupant d’un centre d’accueil de jour pour les personnes des camps de réfugiés : l’Association One Happy Family. Pourquoi One Happy Family et pas l’une des nombreuses associations ou ONG qui sont actuellement actives sur l’île ou dans les camps ?

Parce que la principale motivation qu’ils mettent en avant lorsqu’ils parlent d’eux c’est de faire “AVEC les réfugiés plutôt que POUR eux”.

Cette motivation a fait écho en nous et nous nous sommes lancés pour une période de volontariat de 3 semaines.

Devant l’entrée de One Happy Family

Ce lieu est construit pour proposer un espace de vie ouvert en journée qui veux laisser la place aux envies et initiatives des réfugiés. En plus d’un lieu abrité, sécurisant, avec des sanitaires et un repas servi le midi, le centre est doté d’un cybercafé, d’une bibliothèque, d’une salle de sport, d’un café, de jeux de sociétés, d’ateliers de langue, d’ateliers de réparation… Le fonctionnement est assuré par une soixantaine de bénévoles réfugiés, hommes et femmes. Ils sont aidés par des volontaires internationaux (entre 10 et 20 personnes en fonction des périodes et dont nous faisions partie) qui viennent entre 3 semaines et plusieurs mois donner des coups de mains. Il y a aussi une petite équipe de coordinateurs internationaux qui portent tout les aspects administratifs et financiers de l’asso. Il n’y a pas de salariés, seuls les coordinateurs ont des avantages en nature et les bénévoles réfugiés une compensation financière symbolique.

Autour du bâtiment principal, d’autres associations partenaires sont aussi présentes, elle profitent des locaux et du lieu pour se consacrer sur des sujets particuliers :

– Le Makerspace – Low tech with refugiees. C’est une asso qui est née d’un partenariat avec l’asso française le “Low-tech Lab” et qui s’appuie sur les connaissances/compétences de certains réfugiés. Elle met à disposition des outils ou des matériaux de récup pour que ceux qui le souhaitent puissent bricoler des objets de première nécessité (couvertures isolantes, poêle pour la cuisine, lumières…). Ils réparent aussi des vélos qu’ils prêtent et des téléphones. Je vous conseille d’aller faire un petit tour pour voir ce qu’ils font, c’est assez bluffant. Pour moi c’est l’illustration même de ce vieil adage de mes grands-parents : “Quand on a pas de pétrole, on a des idées !”

Une vidéo sur le Makerspace de Tariq et Lucie qu’on a croisés juste avant notre départ.
Ils voyagent aussi > http://faqila.eu/

L’école de la Paix. Qui est une école pour les enfants mais aussi pour les adultes qui peuvent y apprendre des langues et notamment le grec ou l’anglais. (peu de temps après notre passage sur Lesbos, cette école ainsi qu’une partie des locaux de One happy Family ont été victimes d’un incendie d’origine criminelle, elle est à ce jour – juin 2020- en cours de reconstruction )

Un centre médical. Qui vient en plus des associations de médecins présentes dans le camp de Moria mais qui du coup n’est accessible qu’aux personnes capables de se déplacer à une heure de marche.

– Un jardin potager et aromatique géré par une association.

– Une association de yoga et de sport : Yoga and Sport for refugees

Les premiers jours, nous prenons nos marques et constatons que malgré la situation et l’affluence de visiteurs certains jours, les choses se passent plutôt bien et que cette organisation mise en place dans l’urgence, fonctionne. Ce qu’il faut savoir aussi c’est que cette association a vu le jour en 2017 et qu’à l’époque, seulement 50 à 100 personnes par jour faisaient le déplacement pour y venir. Deux ans plus tard, et malgré 4 kilomètres à pied à parcourir, c’est plutôt 1000 à 1300 personnes qui attendent le repas chaud du midi. Mais l’équipe assure : il y a toujours au moins un peu à manger pour tout le monde et le service est fait en 20 intenses et incroyables minutes. Quand on participe à ce moment les premiers jours, on est complètement bluffés.

Le repas de midi, simple mais efficace : une céréale, une légumineuse et des épices qui font voyager encore plus vers l’est les français que nous sommes. Et apparemment bien meilleur et nourrissant que les repas fournis par les aides de l’UE dans le camp de Moria.

Voici quelques photos qui remplacent les mots et permettent un peu de s’immerger dans l’ambiance quotidienne (Cette série de photo a été prise par Gabriella, une autre volontaire qui était là en même temps que nous, merci à elle !) :

9 heures : bientôt l’heure d’ouverture pour les réfugiés visiteurs mais avant c’est petit dej pour les bénévoles réfugiés et internationaux
L’espace des femmes, un lieu incroyable pour respirer un air plus apaisant
Atelier bracelets de fils
Le “Drachma” monnaie spécifique au centre One Happy Family
Situation insoutenable, temps long

Les fêtes de fin d’année

C’est donc dans ce lieu positif que nous passons Noël 2019. Un évènement qu’on marquera simplement avec un petit chocolat distribué à chacun car la majorité des personnes réfugiées viennent de pays musulmans et notamment d’Afghanistan.

Une semaine plus tard, c’est le nouvel an qui est fêté et cette fois-ci de façon plus marquée. Une soirée est même organisée avec uniquement les réfugiés bénévoles de l’asso, leurs familles ou amis, les volontaires et les coordinateurs. Au final nous sommes quand même 350 et il y a de l’ambiance ! Après quelques danses arabes, puis afghanes et de la musique qui enflamme les quelques somaliens présents, nous recevons un super repas aux saveurs orientales préparé par les cuistos.

À minuit et demi, les locaux de l’asso ferment et la soirée s’est bien déroulée. L’équipe des coordinateurs est quand même soulagée, car même dans les moments de détente, l’état émotionnel de beaucoup est fluctuant et les tensions peuvent facilement apparaître.

Nous ne détaillerons pas plus la situation que vivent ces personnes réfugiées dans le camp de Moria, sur l’île de Lesbos, ou en Méditerranée. Tout d’abord car les mots nous manquent. Mais aussi car il y a déjà beaucoup de ressources documentaires et d’articles sur ces sujets ( voir les quelques liens à la fin de cet article ).

Ce mois passé dans l’association One Happy Family nous a donné le sentiment de ne plus seulement apercevoir le problème des migrations de loin mais d’être concrètement immergés dans cette brûlante actualité. Nous mettons à présent des visages connus sur les nouvelles que l’on reçoit de Lesbos et ça change beaucoup de choses.

Nous avons aussi été témoins que beaucoup de ces personnes sont capables, pour peu qu’on leur en laisse la possibilité, de se débrouiller par elles même, d’être responsables et de faire les choses pour lesquelles elles sont douées. Que ce soit pour coudre, réparer des téléphones, participer à la gestion informatique du centre, fabriquer de quoi se chauffer avec les moyens du bord, cuisiner pour 1000 personnes …. des personnes talentueuses et dignes sortent des bois dès qu’on leur laisse une marge d’action même infime. On ressent très vite de l’admiration pour eux.

À l’heure où j’écris, nous sommes le 26 avril 2020 et la situation sur l’île de Lesbos est encore bien pire que ce que nous avions connu : le centre One Happy Family est fermé depuis le début du mois de mars car il a été victime d’un incendie et les personnes réfugiées sont enfermées dans les camps sous prétexte de les protéger du covid 19 : pour se donner une idée un peu plus précise, au 24/04/2020, 18 293 personnes “vivent” officiellement dans le camp pour une capacité de 2 757 places (chiffres officiels du gouvernement grec). Avec une telle promiscuité quel sens peut avoir l’enfermement de toutes ces personnes en terme de précautions sanitaires ?

Un grand bol de vélo tous les jours

Dans cette ambiance, nos 50 kilomètres de trajet quotidien sont des temps suspendus dont nous profitons pour penser, respirer un bon bol d’air et digérer cette plongée dans la brûlante actualité migratoire des frontières européennes. En voici quelques images :

C’est parti pour longer la baie sur 15 kilomètres

Privilégiés que nous sommes, nous quittons l’île de Lesbos le 11 janvier en direction de la Turquie, à rebrousse poil de la route migratoire des personnes rencontrées pendant ce mois passé ici. On ne les oublie pas et on tente d’être conscients et responsables de chacun de nos choix de vie car, aussi insignifiants soient ils, ils peuvent contribuer à des désastres qui se passent à des milliers de kilomètres de chez nous.

Dernier passage à travers notre champ d’oliviers

Pour soutenir financièrement l’association : https://ohf-lesvos.org/fr/donner-maintenant/

Pour soutenir Low-tech with refugees https://lowtechwithrefugees.org/take-action/

Sources documentaires :

https://infocrisis.gov.gr/category/latest-info/?lang=en Chiffres sur la situation dans les îles de la mer Egée. Actualisés par le gouvernement grec tous les 3 jours environ

Des articles sur la situation à Lesbos :

https://www.liberation.fr/planete/2020/02/05/refugies-a-lesbos-une-situation-explosive-et-une-chasse-a-l-homme_1777401

https://www.bastamag.net/Grece-Turquie-refugies-Lesbos-extreme-droite-Idlib-Syrie

Et des actus : https://www.infomigrants.net/fr/

By Auré.

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